Le théâtre, l’identité en miroir

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Linda Fasshi est une femme artistiquement engagée. Elle a créé en 2013 la compagnie de théâtre CK-Point avec cette volonté d’impliquer les citoyens, accompagnés d’artistes, dans le processus de création.

« En fait, c’est toujours compliqué de parler et d’intellectualiser notre démarche. Tous les projets que la compagnie a mis en place s’expriment et se vivent sur le terrain. Cette dernière est là pour accompagner les personnes afin de les aider à monter une création théâtrale », explique Linda Fasshi, la créatrice de la compagnie CK Point.
Le théâtre n’est qu’un prétexte pour impliquer les gens, souvent novices, les faire monter en compétences et les faire réfléchir autrement sur des sujets et/ou événements. Le but : réinterroger le passé et l’éclairer sous un autre angle.

C’est quoi l’identité, le racisme ?
Par exemple, en 2016, le projet européen « Atlas » a mobilisé toutes les attentions, fruit d’une rencontre entre les artistes, les jeunes et les habitants de l’Arche Guédon de Torcy (77). Leur recherche artistique a aboutit à la création d’un spectacle « J’ai dit… Silence ! ». Celui-ci interroge les notions d’identité composite et de transmission à travers les parcours de deux hommes et une femme entre Tlemcen (Algérie) et Mayenne (Pays de la Loire), Fès (Maroc)/Suantario (Mexique) et Paris avec trois départs qui gravitent autour de trois dates : 1969, 1973 et 1996.
Les jeunes volontaires ont interviewé les témoins de cette époque, la façon dont ils vivent la France, la perçoivent. Ils ont ains appris l’art de l’interview et de la prise de vue vidéo avant de mettre « toute cette matière » en scène. « Ce travail leur a renvoyé en miroir la façon dont chacun vit son identité, le racisme et la manière dont il se stigmatise de l’intérieur » analyse Linda.
Un sujet lourd car tout s’est passé à l’époque des attentats de novembre 2015. « Il s’agit de faire comprendre que la démarche est avant tout théâtrale et qu’il est possible d’y apporter de la légèreté et du plaisir ». Après six mois de réalisation suivis de six mois de montage, le spectacle a été joué a Varsovie le 28 juin 2016.

D’abord un chemin…
Linda Fasshi insiste : cette démarche est avant tout un processus de transformation. Les artistes sollicités ne détiennent pas le savoir mais sont, comme les participants, dans un travail de recherche et d’apprentissage. « C’est une alchimie qu’ils doivent trouver ensemble« , assure-t-elle. Un travail de co-création permanent qui bouge jusqu’à la dernière minute, lorsque tout le monde entre en scène. « Le plus important est le chemin que chacun va emprunter avec tout ce qu’il est, en relation avec les autres et voir la manière dont cela va se mettre en place », dit la jeune femme.
Il faut faire avec les résistances/ réticences, le découragement, trouver la manière et les moyens de motiver, encourager la prise d’initiatives…. Un véritable engagement de fond. « Il s’agit pour nous de choisir la manière de parler du théâtre et le vocabulaire qui va avec pour donner l’envie aux gens de s’investir dans cette aventure », poursuit Linda Fasshi.
La compagnie CK Point se concentre actuellement sur son nouveau projet : « Ma lutte et mes rêves » qui mêle théâtre, vidéo, musique et électronique-acoustique… Tout un programme qui valorise la capacité de chacun à pouvoir créer en toute liberté.

L’“accoucheuse” de projets

image                                                   Dominique Giudicelli

J’avais rencontré Dominique Giudicelli en 2008 pour faire son portrait ainsi que celui d’autres femmes. Leur point commun à toutes : une capacité à faire du bien autour d’elles, par leurs actions, leurs métiers… Chacune à sa manière. Dominique a toujours choisi – et inventé – des métiers qui lui correspondaient. L’autre jour, et alors qu’elle se trouve à un nouveau tournant de sa vie professionnelle, elle m’a reçue chez elle. D’habitude, elle écoute les autres. Mais pour une fois, c’est elle qui a raconté. Rencontre avec une personnalité libre, créative, vivante…

Dominique Giudicelli est biographe. C’est-à-dire qu’elle écoute, accompagne et met sur le papier la vie de gens anonymes. Parce que ceux-ci ont ce besoin de transmettre ce qu’ils ont appris, compris. Ce qui est une manière de donner du sens à leur vie. Ces récits deviennent ensuite des livres.
« “Leur” ouvrage, une fois qu’ils l’ont en main, ils le vivent comme un aboutissement. Ils sont à la fois émus et fiers »,
raconte-t-elle.
Depuis dix ans, Dominique est une “accoucheuse de vie”, révélant, par la magie de l’écriture, la meilleure partie de l’humanité qui vit en chacun de ses interlocuteurs. Car elle a en elle ce petit quelque chose qui fait du bien aux autres.
Aujourd’hui, sa vie professionnelle est en train de prendre une nouvelle direction. Ce qui, pour elle, est loin d’être une nouveauté. Comme elle est de ceux qui n’ont pas peur de changer, qui ont le courage de tout bousculer, elle a déjà exercé plusieurs métiers. Désormais, pourtant, elle veut aller plus loin dans l’exploration de l’âme humaine. « Je rentre dans un nouveau cycle… Je vais me former à l’“art-thérapie” par l’écriture. Car il est de fait que cette relation d’écoute que j’ai avec mes clients est quasi thérapeutique », dit-elle.

Minitel et compagnies
Car le fait d’écrire pour les autres a fait émerger en elle un véritable besoin d’écrire ses propres histoires. Une envie qui ne date pas d’hier : « J’aurais voulu être éditeur ou psychologue », confie-t-elle.
Mais ce qui lui semblait évident, nécessaire, s’est révélé plus ardu qu’elle ne le pensait. La preuve…
Après une maîtrise de linguistique, Dominique intègre un DESS gestion de l’information, ce qui lui donne l’assurance de trouver rapidement un travail et d’assurer ainsi son autonomie financière. Un choix pragmatique et réaliste : « J’ai suivi la raison, le bon sens. En 1989, j’avais 24 ans. J’étais peut-être trop jeune pour me lancer dans ce que je voulais vraiment faire. En fait, je ne m’en donnais pas le droit. Je pense que c’est avant tout une histoire de maturité. »
À la fin de ses études, elle trouve un poste de responsable éditoriale pour un site télématique de presse du type 3615, bien avant Internet. « Dans ce travail, il y avait un côté technique lié à la documentation, ce qui ne me plaisait pas beaucoup. Mais je restais dans la création dans la mesure où je devais créer ces supports et les alimenter en contenu », se rappelle-t-elle. En 1996, elle reprend de nouvelles études et suit, dans le cadre de la formation continue, un DESS en management culturel. Une spécialité soigneusement choisie :
« Mon but était de me rapprocher le plus possible du monde de l’édition. J’avais aussi envie de travailler dans un autre secteur lié à la culture, en particulier les expositions d’art».

Toujours un coup d’avance
La jeune femme se prend a rêver : pourquoi pas l’art contemporain ?
« À cette époque, cela me semblait être ce qu’il y avait de plus intelligent et de plus révolutionnaire. Cependant, je savais que je n’y trouverais pas ma place. L’art contemporain reste un milieu mondain et artificiel mais également un monde de marchands. Il y existe une rivalité, une guerre qui n’est pas facile à supporter. Ce n’était pas pour moi », convient-elle.
Rêve ou pas, Dominique a toujours un coup d’avance. Elle est avant-gardiste. Et le numérique va la rattraper malgré elle. C’est le boom des cédéroms. Embauchée chez Index +, elle confectionne des cédéroms pour l’éditeur culturel, pionnier en la matière: ce qui lui permet de découvrir le travail des premiers imprimeurs: les incunables et les enluminures. Magnifique ! Elle explore et s’émerveille devant la richesse des cultures de l’Océanie en collaborant avec un ethnologue, elle collabore à la conception d’un jeu révolutionnaire qui immerge le joueur dans les toiles de Van Gogh, reconstituées en 3D.

La petite boussole intérieure
En 1999, les éditions Hachette mise sur l’avenir : le Web.
Elle participe à la création de Webbyz, un des premiers sites pour enfants et adolescents… « J’y ai d’abord été chef de projet avant d’être nommée responsable documentaire. J’avais en charge le travail de recherche, l’écriture et la mise en place de dossiers documentaires, ainsi que l’architecture » du pôle «Documents» du site», se remémore-t-elle.
Avec le temps, les contenus se perfectionnent et se complexifient. La coordination éditoriale prend moins d’importance et la technique, encore une fois, prend le dessus. « Sans que je l’aie voulu, je n’étais plus créatrice mais technicienne », dit-elle. Ces quinze années de technique dans la presse et l’édition vont finir par peser lourd sur ses épaules. Aussi décide-t-elle de tourner le dos à cet avenir qui lui paraît bien monotone pour partir sur une autre voie, se lancer dans d’autres projets… « Je crois que j’ai en moi un petite boussole qui ne m’a jamais quittée et qui me dit chaque fois si je suis ou non sur le bon chemin », assure-t-elle.

La technique, encore la technique…
Pionnière elle est, pionnière elle restera. Elle se lance donc comme rédactrice free lance. Une amie lui propose une collaboration au département “jeunesse” des éditions Magnard : à savoir la relecture et la correction de céderoms d’entraînement scolaire, en y incorporant des exercices ludiques. Elle imagine par exemple des portraits de personnages, en élaborant les questions qui permettront à l’enfant de s’identifier à l’un d’eux. Un véritable plaisir ! Pour cette même maison d’édition, elle écrit deux ouvrages, dont un sur le thème “Je comprends les religions”. Elle trouve dans ce travail tout qu’elle aime: recherche, organisation de contenus, écriture. Huit mois à ce rythme, émaillés d’autres petits contrats moins intéressants.
À la suite de quoi elle reçoit un jour un appel de Gallimard. Le poste qu’on lui propose : enrichir un site Internet destiné aux adolescents. Dominique va donc concevoir et coordonner la production de contenus pour le portail Magado, une co-édition Gallimard et Bayard.
Mais la co-édition fait long feu, et Bayard lance son portail jeunesse autour des sites Astrapi et J’aime lire. Une première en l’an 2000… à laquelle, elle prend part comme conceptrice et chef de projet.
Mais les journalistes sont vent debout (déjà!) contre l’évolution numérique. Le résultat : une ambiance détestable avec les autres supports. « Nous étions perçus comme des concurrents », regrette Dominique. Là encore, très vite une fois de plus, le côté technique va prendre le pas sur le côté éditorial. « Je n’étais plus à ma place. Ce n’était plus moi qui apportais les enrichissements du site mais les techniciens, avec des solutions informatiques. Je me sentais complètement aliénée ».
Bis repetita… Dominique prend un nouveau chemin.

À la découverte d’un métier
Comment en est-elle venue à ce métier de biographe ? « Je me suis imposée un “brainstorming” en réfléchissant à ce que je voulais vraiment », dit elle.
Sur une feuille de papier, elle écrit ses envies, avec toutes les dimensions qui doivent composer son métier idéal. Ensuite, elle regroupe les éléments semblables. Qu’est-ce qui apparaît ? L’écrit arrive en tête de liste. Avec de l’autonomie, une finalité sociale, des relations humaines, surtout, des gens avec qui elle puisse partager. Un métier où la routine, son ennemi numéro un, n’aura pas sa place. « Sinon je m’étiole. J’ai besoin de découvrir les gens, leur vie… Je voulais un “job” où je pourrais les écouter raconter leur histoire et en faire un livre. Mais je ne savais pas si cela existait, si je pouvais en faire un travail », explique Dominique.
Une recherche sur Internet lui fait découvrir ce métier de “biographe pour inconnus”. Une activité nouvelle dans laquelle Dominique a toute sa place.

De l’envie à la pratique
Nous sommes en 2003. Dominique Giudicelli peaufine et consolide son projet, le rationalise en sériant les différentes étapes : le temps passé en entretien, la rédaction, les retours pour corrections, la préparation de la maquette, l’impression… Et le coût. Un processus qu’elle met en place alors qu’elle est enceinte de son troisième enfant.
L’occasion rêvée pour faire un test ! Un numéro zéro, un prototype en quelque sorte. Une de ses voisin âgé accepte de jouer le jeu, de lui raconter son parcours.
La difficulté : éviter que l’“interviewé” ne se répète, ne revienne sur les mêmes anecdotes…. En bref : bannir la rengaine… afin de faire évoluer l’histoire.
« Pour la rédaction, il fallait trouver le ton juste, en respectant les propos sans toutefois les retranscrire à la lettre »,
assure-t-elle. Un exercice qui tient à la fois de l’écriture et de la recherche de la voix, celle du narrateur. Un pari réussi puisque notre interlocutrice a réalisé, depuis, une trentaine de biographies. « J’ai vraiment adoré ! Je suis fière de la confiance que les gens m’ont accordée. Surtout qu’ils étaient heureux de voir que leur vie était digne d’être publiée », sourit Dominique.

Écrivain… une quête difficile
Pourtant, depuis deux ans, l’énergie n’est plus là. Les signaux ? Une lassitude dans ce travail d’écriture qui confine presque à la douleur. « J’ai de la peine à m’y mettre. Je me force… », confesse la biographe.
En réalité, une autre envie, plus souterraine, plus intimiste, l’anime : celle d’écrire un roman, une écriture qui n’appartiendrait qu’à elle. Creuser le sillon de l’intimité de ses personnages pour embarquer le lecteur vers d’autres mondes, d’autres territoires.
Le plus difficile est pourtant de lâcher tous les repères qui constituent son “statut social” et en trouver d’autres qui lui conviennent davantage : « Il est difficile de se dire et de se sentir écrivain quand on n’est pas considéré comme tel. Ce qui est le cas en France quand on n’a pas été publié. Alors que je consacre déjà tout mon temps à l’écriture. »
Sa conception de l’écriture : un passage de relais entre l’émetteur (l’écrivain) et le récepteur (le lecteur). Dominique n’a pas pour ambition de révolutionner la pensée ou d’éclairer une situation de manière inédite. Elle veut juste faire entendre des voix que personne n’a l’habitude d’entendre. Des personnages qui vivent une expérience atypique ou qui tendent vers une certaine marginalité. « Quand j’écris, je suis sur le terrain d’affrontement de deux pulsions fondamentales, celles de la vie et de la mort, création versus destruction », observe-t-elle. Selon elle, l’humanité est tiraillée entre ces deux extrêmes et à la recherche d’un équilibre permanent. « L’écriture est une formidable exploration pour montrer ce mouvement intérieur qu’éprouvent tous les êtes humains », poursuit-elle.

Sa place : au coeur de la fiction
Actuellement, elle a terminé l’écriture d’un roman et signé un contrat avec deux agents littéraires –Pierre Astier et Laure Pécher – qui se chargent de faire le lien avec les éditeurs. L’intrigue se déroule pendant l’Occupation, entre Paris et la Corse, terre de sa lignée familiale. Un réservoir d’histoires avec une autre conception et une autre manière d’éclairer le monde.
Elle s’explique : « Il y a en Corse une prégnance du collectif sur l’individu, une soumission à la règle commune. Je dirais même une censure, une forme de violence faite d’envies, de jalousies qui peuvent faire du mal. Mais en même temps, il y a ce désir des gens de faire partie d’un groupe qui s’inscrit dans une histoire tragique faite de pleurs et de sang… Faire connaître cet aspect-là des Corses m’intéresse. Et en l’explorant dans la fiction, j’apprends aussi à me connaître », confie la jeune auteure.
Dominique construit ses personnages par rapport aux enjeux qui les animent, en fonction des lignes de force qui les font se tenir droits ou les écrasent. Ce qui les caractérise, ce sont leurs conflits intérieurs, qu’ils soient en relation avec les autres personnages ou face à leurs propres contradictions.
« L’ossature d’une histoire se construit avec des nœuds dramatiques qui donnent de l’épaisseur »,
ajoute-t-elle.
Son héroïne est elle-même écrivain. Peu à peu, le personnage entre dans une douce folie où le réel s’efface pour s’approcher davantage de la vie animale, instinctive, qui ne relève plus de l’esprit mais du corps. « La fiction donne à voir cet aspect universel de l’humanité. Elle montre ce que nous avons en commun les uns avec les autres», analyse Dominique.
Elle affectionne les romans qui explorent les mystères de la psyché. S’agissant des auteurs, elle a une préférence pour Modiano, Borges, Quignard… Une littérature des profondeurs qui souligne la mémoire, les pulsions et les mouvements intérieurs comme l’émotion, les pensées… « Je me sens moins proche d’écrivains comme Annie Arnaud qui travaille sur la mémoire sociale et qui a une approche plus distanciée par rapport à la psyché », tranche-t-elle.
Dominique prépare aujourd’hui les germes de son prochain roman. Elle voit des visages, des situations, des regards, des impressions…. « Ça surgit d’un coup. Je dois les écrire sinon ça s’envole, ça ne reste pas. Ce sont souvent les personnages qui me dictent ce que je dois écrire, particulièrement pour les dialogues. Il leur arrive parfois de se rebiffer, de refuser de s’associer à des scènes, à des propos qui ne leur correspondent pas ! », s’amuse-t-elle.

Dominique, la thérapeute
Depuis janvier de cette année, Dominique Gudicielli a intégré une formation universitaire en art-thérapie pour animer des ateliers. Retour à la case apprentissage, deux ans de formation à raison de cinq cents heures par an. Un renouveau qui ne lui fait pas peur. « Être médiateur ne s’improvise pas, c’est une posture qui s’apprend : celle d’être dans une écoute active de soi et des autres, dans un instant “T” pour accompagner le mouvement d’un groupe. La médiation par l’art est un support puissant pour soigner des pathologies psychiques », avance-t-elle.
Fine observatrice, Dominique regarde vers l’avenir. Elle s’interroge, en constatant le changement induit par la technologie et qui se glisse à l’intérieur de notre vie, au sein de notre quotidien, sans que nous en nous en rendions compte et sans que nous en mesurions vraiment les conséquences. «Qui peut réellement rester humain s’il est assisté cérébralement par une puce ? Sans éthique et sans un profond ancrage de chacun dans la culture et l’histoire, cela risque de déraper », prédit-elle.
Par sa formation et son écriture, elle veut glisser de l’humain, encore plus d’humain. « Parce que c’est de cette pâte-là que nous sommes faits! » martèle-t-elle.
Force, bienveillance, profondeur, authenticité… La Parisienne corse, la vraie!

Léonor Lumineau, la liberté à bras-le-corps

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Dans le journalisme, il y a ceux qui sont salariés… et les autres : les pigistes, travailleurs indépendants, une minorité dans la profession et qui voit ses rangs grossir au fil des ans. Ce statut, beaucoup le subissent malgré eux. D’autres l’ont choisi et le préfèrent, comme Léonor Lumineau. La pige, même si ce n’est pas facile, est pour elle une source de liberté et d’indépendance assumées. Rencontre avec une sacrée fille de 28 ans pleine de pep´s et d’énergie communicative.

Le journalisme, un rêve pour Léonor Lumineau. Faire, si possible, du terrain, se confronter au réel en rencontrant les gens dans leur vie, leur environnement, raconter leur réalité. Cette voie professionnelle, elle l’a choisie pendant ses études à Sciences Po Lille où elle a obtenu un Master 2. Sur son CV, elle a inscrit également ses quelques mois passés au Mexique pour poursuivre ses études : « Je parle l’espagnol à la mexicaine. Quand les gens de là-bas voient qu’on fait l’effort d’apprendre leur langue, ils apprécient! », dit-elle.Son mémoire portera sur le traitement médiatique du narcotrafic au Mexique. Une recherche qui deviendra son “dada”, tant le sujet la passionne.
Léonor se forme ensuite à l’Institut Français de Presse (IFP) à Paris – elle est sortie Major de promotion du Master Journalisme – avant de peaufiner son expérience au sein du journal La Croix. Un contrat à durée déterminée. « J’ai aimé l’ambiance, les collègues, les sujets que je traitais. Mais beaucoup moins les horaires fixes… et la moquette de la rédaction ! Plus ça allait, plus je me voyais exercer ce métier en indépendante », se souvient-elle, amusée.

Le goût de la liberté

Et voilà ! Son contrat terminé, elle se lance dans la pige. Mais elle n’y était pas vraiment préparée. Quelques heures de cours à l’école sur le sujet n’ont pas suffi. « Il l’aurait fallu, pourtant. Beaucoup de débutants commencent par la pige. On ne nous y prépare pas assez. Tous rêvent d’intégrer une rédaction. Sauf que cette possibilité n’arrive pas à tout le monde. Et ceux qui tombent dans la pige, par hasard, par nécessité parfois, sont désarmés. Ils ne savent pas par où commencer, ni comment vendre leurs sujets. C’était mon cas. Même si la pige était un choix mûrement réfléchi », constate notre journaliste qui se voit encore exercer encore comme pigiste dans vingt ans. Pour le goût de la liberté !

La pige au juste prix

La jeune femme apprend sur le tas, se concocte une boîte à outils adaptée à ses besoins. Mais les débuts ne sont pas faciles. Le travail est là mais les fins de mois sont aléatoires. « J’ai tiré un peu la langue. J’étais payée parfois deux ou trois mois après avoir rendu mon article. J’avais même envisagé de faire un petit boulot le week-end pour gagner un peu ma vie », souligne-t-elle.

Depuis, elle a appris à cadrer les échanges sur son travail : date de rendu et de publication, prix au feuillet et date de paiement des piges. « Je ne veux plus pédaler dans le vide, pour des piges aux tarifs souvent bas. J’ai appris à moduler le temps que je peux passer sur l’écriture des articles. Mon implication varie en fonction du prix auquel je serai payée. J’évalue le temps que je peux y passer et j’essaie de m’y tenir », détaille-t-elle.

C’est l’expérience mais surtout le métier qui entre. Si Léonor préfère toujours le face-à-face pour les interviews, elle gagne cependant du temps en réalisant les entretiens par téléphone. C’est un subtil équilibre à trouver entre les interviews, les reportages, les portraits
Et pour les futurs pigistes dans l’âme, elle conseille de commencer par un CDD, histoire de voir venir financièrement, afin de trouver ses marques, installer une collaboration avec les différents journaux.

La caravane des mères des disparus

En 2011, elle est lauréate du prix “Santé et Citoyenneté”. Avec l’argent de ce prix, elle repart pour le Mexique avec une amie. Et un sujet en tête : la santé des migrants. Un an de préparation, deux semaines sur place et la réalisation d’un web-documentaire… qu’elle n’arrivera pas à vendre. Il n’intéresse pas les rédactions.

Déçue, elle continue cependant à travailler sur ce thème. Sa persévérance va finir par payer. En 2014, grâce à la bourse “Presse écrite” de la Fondation Jean-Luc Lagardère, elle retourne au Mexique suivre la dixième caravane de ces mères à la recherche de leurs proches, candidats à l’émigration et disparus. Un sujet poignant ! Des migrants partant pour les États-Unis avec l’espoir d’une vie meilleure se volatilisent, par milliers.

Depuis 2004, ces femmes (honduriennes, guatémaltèques…) s’organisent pour retrouver leur trace, découvrir un indice, une piste, entendre le récit de ceux et celles qui ont peut-être croisé leur chemin. Combat de mères qui, ensemble, surmontent leur chagrin. Combat de femmes citoyennes face à l’absence de réponses et à l’indifférence de l’État. Son reportage, Sur la trace des migrants disparus, a été publié sur le site Web consacré aux récits au long cours, Le Quatre Heures.

Des fourmis au travail

Depuis, elle a co-fondé La Fourmilière, un collectif de journalistes indépendants. En référence à ces fourmis besogneuses qui s’entraident pour avancer. Ils sont sept au total, six filles et un garçon. Spécialistes de la presse écrite, du Web et de l’audiovisuel. Ou de tout cela un peu à la fois. « Ça nous a donné un vrai coup de boost ! C’est vrai, même si l’indépendance est choisie, il y a quand même un certain isolement. Dans ce collectif, on partage nos difficultés, on se remonte le moral quand il y a un coup de mou. C’est une aide pour relativiser, pour prendre de la hauteur. On travaille ensemble sur certains projets, sur l’écriture. Et on fait le point tous les quinze jours pour savoir où chacun en est. Cela me stabilise professionnellement », explique-t-elle.

Tous se retrouvent dans leur local, basé entre Romainville et Pantin (Seine-Saint-Denis). Chaque jour Léonor s’y rend à vélo. Une heure d’exercice, aller et retour. Pour éviter le métro et l’achat d’un pass Navigo, bien trop cher.
Durant les week-ends, elle s’efforce de ne pas travailler, de faire autre chose afin de souffler et se ressourcer. Et recommencer ainsi la semaine, avec un coup de fouet si nécessaire.

La frousse du départ

Léonor a une spécialité : l’économie. Elle collabore à plusieurs supports, par exemple Capital, Le Monde Économie ou Le Monde Campus. Un domaine qui l’oblige à de la rigueur. Il y a également ses reportages à l’étranger. « Le plus drôle, c’est que je suis assez froussarde. Quand je pars, je me pose des questions, je me demande ce qui m’attend. Mais une fois que je suis dans le bain, c’est parti ! » Au minimum une fois par an, elle se donne la possibilité de traiter d’un sujet lié a l’étranger. Sa bulle d’air. Pour se faire plaisir. Pour sortir de ce rapport “temps-coût” lié à la réalisation des papiers.

Être avec les gens. Prendre le temps de les écouter, de comprendre leur histoire et le transmettre. C’est ainsi que Léonor conçoit le journalisme. Avec générosité !
Marina Al Rubaee

http://collectif-lafourmiliere.fr

Sophie Adriansen, la boulimique d’écriture

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Sophie Adriansen

Cette interview, c’était son temps à elle, un espace rien qu’à elle. Mais l’air de rien, Sophie Adriansen a ramené la conversation à moi-même, à ce que je suis, à mon parcours, à ce qui m’anime dans la vie. Le tout a pris la forme d’une discussion entre copines qui se connaissaient depuis toujours. Sophie a ce talent-là de mettre les autres à l’aise, d’instaurer un climat de confiance. Elle transforme un entretien en un échange mutuel et enrichissant.

Un regard franc. Une présence à l’autre. Sa chevelure blonde est tressée en fines dreadlocks. Elle porte un pantalon treillis. Cette ex-cadre du monde de la finance a remisé son chignon et ses tailleurs aux oubliettes. De son ancienne vie, elle n’a gardé que ses sacs Lancel.
Elle raconte sa période d’acheteuse compulsive : « J’avais quelque chose à combler, un vide, une frustration qui me poussait à claquer ma vie dans les magasins. » Et ce quelque chose qui lui manquait, c’était son désir de créer et de s’accomplir plus que jamais dans l’écriture. Elle avait cela en elle depuis toujours. Elle dévorait tous les ouvrages qui lui tombaient sous la main, hantait les différents salons du livre : « Je n’imaginais même pas qu’il fut possible d’en faire un métier. »

Ses parents envisageaient pour elle un autre avenir. Après des études en stratégie en management, elle est en effet embauchée chez Natixis où elle va s’occuper d’épargne salariale. Elle y restera cinq ans. Finalement, elle comprend que travailler vite et bien ne lui suffit pas. « Mon efficacité, ma jeunesse ont joué contre moi. Cela a provoqué chez mes collègues de la méfiance et de la jalousie. C’était pesant. Je ne me sentais pas à ma place.»

Une année décisive

Lectrice boulimique, Sophie fait part à son entourage de ses impressions, de son enthousiasme. Un ami lui suggère de créer un blog. « C’était parti ! Depuis, j’écris deux à trois billets par semaine sur mes lectures. Je rencontre aussi des écrivains. C’est une fenêtre qui me permet de partager mes passions avec d’autres », confie-t-elle.
En 2010, la jeune femme change d’entreprise pour entrer dans un cabinet spécialisé dans le conseil en investissements. Une année qui va se montrer décisive. Son conjoint d’alors la captive littéralement avec les histoires de son quotidien de conducteur de métro. « Il avait toujours une anecdote à raconter. Son monde me passionnait et ça m’a donné l’envie d’en faire un livre témoignage », dit-elle.

Ce sera son premier livre, Je vous emmène au bout de la ligne (éditions Max Milo – 2010). Puis elle participe en tant que membre du jury à des prix de lecteurs (ELLE, Madame Figaro…). « En 2009, j’avais déjà participé au Prix Carrefour du premier roman », dit-elle. On la sollicite ensuite pour alimenter d’autres blogs – dont celui des nouveaux talents de la Fondation Bouygues Telecom – avec ses critiques de livres ou ses portraits d’écrivains. Un vrai bonheur ! Elle travaille d’arrache-pied et elle adore ça. « Je voulais être certaine que je pouvais m’assurer un autre revenu et lâcher enfin mon job », explique-t-elle. Un an à ce rythme et… elle démissionne. Enfin ! « Le plus difficile a été d’expliquer ma démarche, particulièrement à mon entourage. Beaucoup ne me comprenaient pas et considéraient mon choix comme un suicide social », se souvient-elle.

Sa recette : lecture, rêverie et observation

Son choix assumé lui offre enfin ce qu’elle désirait depuis toujours : du temps. Avec une sorte de vertige. Et perte de repères. Elle fonctionne désormais en roue libre et va passer un petit moment à apprivoiser ce “vide”, à trouver son rythme, à s’organiser, en aménageant son temps à sa manière : « Il y a des moments où il ne se passe rien, comme ces temps de repos, de rêverie, de lecture, d’observation. Ils sont pourtant essentiels pour se ressourcer, nourrir son imagination. Ce sont des moments riches, libres, où je découvre des associations d’idées, d’où va naître le début d’un récit. Tout ce que j’observe est source d’histoires. Je note sur un carnet tout ce que j’entends, tout ce à quoi je pense… Ça ne finit jamais. Paradoxalement, je manque de temps pour tout approfondir », constate-t-elle. Lorsqu’elle se met à écrire, le temps ne passe pas à la même vitesse : « Quand je suis dans l’écriture, j’oublie tout le reste. Il y a bien sur des jours “sans” mais j’écris, quoi qu’il arrive. Ce qui compte ce n’est pas la quantité mais la régularité », dit-elle.

L’écriture à profusion

Sophie produit beaucoup : dix-sept livres publiés au total, dont une biographie de Louis de Funès et une de Grace Kelly, et un roman, Quand nous serons frère et sœur (éditions Myriapode). Le prochain est prévu pour le mois de septembre 2016 : « On me reproche de trop publier. Des réactions qui me rendent perplexe. Car j’ai enfin une vie qui me ressemble. C’est mon choix, un vrai bonheur de pouvoir faire ce j’aime », se défend-elle.

Les livres pour la jeunesse l’intéressent particulièrement : elle écrit des romans poignants, par exemple Max et les poissons (éditions Nathan). Cet ouvrage, qui met en avant le regard d’un petit garçon qui a vécu la rafle du Vél’ d’hiv’, a rencontré un joli succès. D’autres, sont plus pédagogiques, comme les commandes passées par Nathan pour sa collection L’Énigme des vacances, qui marie lecture ludique et révisions pour les jeunes lecteurs qui vont de 6 à 15 ans. « J’ai moi-même écrit pour des enfants de 7 à 13 ans selon les titres.Le défi est de pouvoir inventer une histoire en tenant compte du cahier des charges et d’un format calibré. La contrainte est un exercice intéressant. Je m’amuse beaucoup à le faire », dit-elle.

En parallèle, elle anime, dans des écoles, des ateliers d’écriture. Et, en 2013, elle a ajouté une nouvelle corde à son arc, celle de scénariste. Elle a suivi pendant un an des cours de la Femis, cette école qui forme des professionnels aux métiers de l’image et du son. Son but : adapter à l’écran son roman Quand nous serons frère et sœur.

L’écriture : une envie, un souffle et un plaisir

Les thèmes qui lui tiennent à cœur sont ceux liés à la quête de liberté et au bonheur. Ses personnages connaissent généralement un déclic leur montrant qu’il est possible de suivre une autre voie que celle des carcans imposés par la société. À vue d’œil, ce n’est jamais simple, c’est même parfois douloureux. Ils devront se remettre en question, puiser en eux la force pour aller davantage vers eux-mêmes.

Mais est-ce que le fait d’écrire, d’inventer des histoires est en soi une douleur ? Sophie Adriansen s’en amuse : « Bien sûr que non ! Cela doit rester avant tout du plaisir. On dit souvent qu’écrire est source de douleur. Ce n’est pas mon cas. C’est plutôt un souffle, une envie. Il y a, dans l’écriture, quelque chose de l’ordre de la magie. Il y a cette capacité à être emporté par un récit, à donner vie à des personnages, à trouver et à transmettre la justesse d’un ressenti. »

L’écrivaine ne prépare pas de plan. Elle fait confiance à son intuition et ne fait rien lire jusqu’à ce qu’elle ait mis le point final à son texte. « Je ne m’impose rien. Je refuse de faire ce qui ne me plaît pas. Je ne me compare à personne non plus. Il est nécessaire de se faire confiance et de suivre son propre rythme. » Elle termine aujourd’hui un roman sur le corps qui paraita en septembre 2016.

Sa confiance dans la vie, elle va la chercher dans le yoga qu’elle pratique en groupe, à raison d’une heure et demie presque tous les jours: « Cela détermine tout ce que je fais et écris. Cette pratique me recentre et pose, éclaircit les idées. Je me sens plus libre, plus légère », constate-t-elle.
Ses conseils pour les apprentis écrivains ? « Osez et ne vous interdisez rien ! Il est important d’expérimenter sa propre écriture, d’avancer sur ses idées, de les déployer, de ne rien lâcher. Ce qui doit être travaillé le sera avec un éditeur. Et ne pas oublier non plus le plaisir et d’être régulier dans l’écriture, quel que soit son rythme ! »

Pour en savoir plus sur son univers :
http://www.sophieadriansen.fr